Suite de : D'Adam-Kadmon à Adam et Eve (AÎsha)

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Éden tel que dépeint par Hieronymus Bosch dans le Jardin des délices,

faisant figurer un bestiaire fantastique.

« L’erreur à l’égard de l’Origine[1] »

et l’humain déchu de son androgynie

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Arbre de vie entouré de deux panthères tenant une corne d'abondance

(haut-relief sculpté sur le portique sud de la Maria Saal, District de Klagenfurt, Carintie, Autriche)

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« Le dénivellement, qui a ravalé l’homme au rang de monstre cosmique, peut se résumer dans la formule suivante : l’homme est un “Je” fais pour posséder l’être, et qui s’est ôté momentanément la faculté de se l’approprier. »

                                                                                    Pierre Gordon, La révélation primitive [2].

Dès l’instant où l’Homme ne s’intègre plus à l’Etre transcendant et divin par le don total de lui-même, mais veut exister seul, concevant une création sans lien avec la Source, il commet une erreur grave et s’exclut de l’univers de radiance et d’amour qui est le sien par le don qui lui en est fait en totalité par son Créateur.

La connaissance du bien et du mal

C’est ainsi qu’Adam, l’Homme Universel, androgyne, un et pluriel, désobéit en quelque sorte à l’ordre des choses inscrit dans la matière. Ce qui est imagé après coup par la mise en garde qui lui est faite dans la Genèse :

« Mais de la substance propre de la connaissance du bien et du mal, garde-toi de faire aucune consommation : car au jour même où tu t’en alimenteras, tu deviendras muable, et tu mourras. [3] »

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L'arbre de la connaissance.
Tableau de Lucas Cranach l'Ancien.

La traduction littérale de ce passage est : « Mais-de-la-substance-physique de-la-connaissance du-bien-et-du-mal, non-pas tu-consommeras de-quoi-d’elle ; car dans-le-jour-de-la-consommation-à-toi de-qui-d’elle, mourant tu-mourras (tu passeras dans un autre état).[4] » Elle souligne bien la difficulté de traduire !

Instantanément le monde d’Adam glisse dans la perception qui est celle de l’homme contemporain, celle du seul monde sensible par le corps physique. Lorsque cet événement se produisit, ce fut un séisme qui ébranla toute la création, une occultation de la lumière qui fit de l’homme un être monstrueux, livré très vite au meurtre, à la barbarie, au mensonge, à la haine... Instantanément, il est projeté dans l’espace-temps qu’il vient de créer par inadvertance. Cette « erreur à l’égard de l’Origine » a coupé l’Homme de l’essence des choses, l’a déchu de sa puissance première. Il fut ravalé au palier inférieur d’animal humain ; à ses yeux, la matière se densifie, s’obscurcit, s’opacifie et l’univers, qui n’a jamais cessé d’être ce qu’il est, devint une énigme, étant celui de son rêve, en dehors de tout Réel, celui de la séparation, de la division, celui des oppositions, celui du devenir dans le temps cyclique refermé en un cercle vicieux infranchissable. C’est bien évidemment le même monde, mais appréhendé cette fois à travers le voile de la seule perception des sens, de l’ignorance, de l’erreur, de la faute, d’aucuns disent du péché. « Ah ! Que veut dire péché ?… Cela veut dire qui n’a jamais rien désiré d’autre que ce que lui offre la vie, à chaque instant, et qui, toujours heureuse de vivre les événements portés par le hasard, n’exige jamais rien de plus. [5] »

De l’Unité hors relativité, sa conscience devenue séparative le plongea dans la relativité, le Mal devant alors être équilibré par le Bien, dont la fonction essentielle est de servir de tremplin pour le retour au Juste. Il y perdit toute liberté en surajoutant au dualisme naturel la dualité bien/mal. Alors que le dualisme unifie les complémentaires, toute manifestation se faisant par le deux, mais le « deux-un [6] » qu’est « l’unité de la force duelle », comme le sont par exemple les forces centripète et centrifuge. Ce fut un cataclysme cosmique bouleversant l’ordre naturel. L’occultation de la Source est véritablement le big-bang qui crée le monde de l’anti-nature !

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Adam et Ève chassés du jardin d'Éden,

chaire de la Gudule de Bruxelles (détail).

Ève tient encore le fruit défendu dans sa main.

L’existence humaine

réduite au monde des sensations physiques

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Réduit au monde des sensations, pour l’homme déchu, l’univers physique devient cet espace-temps dans lequel nous sommes enfermés, l’ombre de l’univers réel, son inversion dans le miroir. Naît dans l’esprit humain la vue d’un cosmos phénoménal coupé de l’immanence. Celle-ci devient ainsi inaccessible pour lui alors qu’elle en forme le substrat. Le monde que nous connaissons est entouré, baigné, imprégné de toutes parts par celui, plus subtil, invisible, difficilement accessible, de l’essence, tout comme celui-ci l’est par celui de la quintessence. Qui sait encore se nourrir du prâna[7] de la Terre et, au-delà, du prâna du Ciel, dans un univers où règnent la dualité en place de l’unité, les apparences en place du réel, l’illusoire mental en place de l’Illusion créationnelle ?

Les impressions personnelles des sens repliés sur eux-mêmes ne sont plus reliées au monde d’en haut. Certes, il faut vivre par les sens, mais en percevant l’essence de chaque chose ! L’homme développe de plus en plus un savoir mental, des facultés cognitives ; il doit vivre de façon pragmatique dans ce quaternaire terrestre devenu si lourd et si pesant ! Se développent les oppositions, les antinomies, la dialectique, tout un savoir desséché et mortifère, tout un conditionnement aliénant qui font des êtres humains des “morts vivants”. L’inversion produite fait prendre pour permanent ce qui est éphémère, pour bonheur ce qui est cause de souffrance…

L’espace-temps tel que nous l’appréhendons appartient au non-être, à un monde anti-créationnel coupé de la Vie, qui n’a pas de réalité en Soi. La nature véritable et réelle des choses ne peut être perçue que lorsqu’elle n’est pas modifiée par les interférences mentales égoïques. Les représentations sont toujours fausses. L’erreur est de ne pas le percevoir. Tout le Ciel de la Terre est obscurci par les formes pensées inconsistantes du monde astral dues à l’imagination fantasmatique que les humains nourrissent depuis des siècles ! Les phénomènes n’ont aucune permanence et s’évanouissent aussitôt qu’ils apparaissent. Les humains désirent par contre la permanence de choses qui, cristallisées, ne peuvent qu’aller vers une destruction de cet illusoire rendue nécessaire. Mais elle n’a plus rien à voir avec la juste destruction naturelle renouvelant toute chose pour produire à chaque instant une création neuve.

« Ainsi “détruire”, lorsque tout est en “Ordination Divine”, ne peut être synonyme de massacre. Lorsque le massacre se produit, c’est à l’évidence que le Mal est en priorité sur le Bien et, par voie de conséquence, l’évidence que les Forces Duelles sont en scission et agissent par la déviation et non en Activité selon leur Origine.

D’en prendre Conscience, c’est pour l’humain

sa “1ère Mesure” (1er pas) d’Intelligence avec le Réel.[8] »

Ce n’est pas la Nature qui a introduit « de l’imperfection contrôlée dans la perfection pour permettre notre existence[9] », mais bien la rupture de cette symétrie essentielle qui, du fait de l’humain, s’infiltre entre le pouvoir créateur qu’il devait exercer en lien avec la Source de toute Vie et cette Source.

« Il n’y a pas d’erreur, encore moins de péché originel, mais erreur et péché à l’égard de l’Origine aux origines des temps… Ce qui est très différent… C’est une nuance de taille utile à retenir… à savoir qu’il ne faut pas confondre ce qui est de l’Originel et ce qui est des origines qui en découlent… “Idéifiée” sous la forme légendaire de l’arbre défendu “violé en sa connaissance” par le 1er homme et femme, Adam et Eve, cette faute est mémorisée et se perpétue à travers le temps par la voie ancestrale, et tant que celle-ci n’est pas assumée et révolue, “croquer la pomme avant qu’elle ne soit mûre”, c’est y trouver l’intrus qui la détruit.[10] » L’intrus est la dualité bien-mal.

« L'univers n'était que la projection de la pensée divine, son effet et son reflet. Eve, séduite par son éclat, incita Adam à prendre ce voile pour la réalité, et à y puiser les moyens de s'en rendre maître afin de s'égaler au Créateur. Ainsi devint-il esclave de l'illusion du binaire, de la “Connaissance du bien et du mal”, de l'enchaînement des causes et des effets, de la loi des actions et réactions concordantes.[11] »

Bien, c'est Bi-en, deux en, la dualité en toutes choses dévoile la Langue des Oiseaux, et ce qui paraît bien, au départ, a, par la suite, très souvent des effets pervers qui justifient le dicton : « L'enfer est pavé de bonnes intentions ! »

Mal, c'est Aime-A-L[12], amour de la manifestation physique et oubli de la Source.

« Qui comprend (…) le Un comme étant les deux voit juste, alors que celui qui prend le deux pour les deux transforme sa vision de l’Unité en quatre et se magnétise totalement alors à la Matière. Il cherche alors à bien faire et plus il cherche à bien faire, plus il maintient en lui la séparation d’avec son Unité car le bien est très proche du mal, voire identique au mal au Point de Vue de l’Unité.[13] »

« Peut-on faire naître des feuilles et des fleurs d’un arbre dont la racine serait pourrie ?[14] »


 [1] - L’Instruction du Verseur d’Eau, op. cit.

[2] - Arma Artis, Ed. Dervy, 1951, p. 29.

[3] - Genèse, II, 17. La Langue hébraïque restituée, op. cit., p. 315.

[4] - Idem, p. 83, notes ch. II.

[5] - Emmanuel-Yves Monin, La Dame à la Licorne et au Lion, pièce de théâtre.

[6] - Evangile de Thomas.

[7] - « Energie  cosmique qui pénètre et conserve le corps et se manifeste le plus clairement sous forme de souffle dans les créatures. » Dictionnaire de la Sagesse Orientale, Robert Laffont, 1989.

[8] - Les Chevaliers d’Aujourd’hui. Les Chevaliers de Demain, op. cit., p. 205.

[9] - Le chaos et l’harmonie, op. cit., p. 345.

[10] - L’Articulation du Monde, op. cit., p.93, en note.

[11] - SORVAL Gérard de, La Marelle, Paris : Dervy Livres, 1985, p. 73.

[12] - Voir le symbolisme de A et de L dans Hiéroglyphe Français et Langue des Oiseaux, op. cit.

[13] - Le Livre des Evidences, op. cit.

[14] - Idem, p. 120